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Printemps 1707 : Haendel, Bach et le fracas des armées

Au printemps 1707, Bach et Haendel, tous deux âgés de 22 ans, composent chacun une  œuvre majeure : la Cantate BWV 4 pour le premier, le motet Dixit Dominus pour le second. La même année, Alessandro Scarlatti, compositeur italien appartenant à la génération précédente, crée l’un de ses meilleurs oratorios : Il primo Omicidio. 1707 est donc une année faste pour la musique ! C’est également une année troublée sur le plan politique et militaire…

Une année charnière pour l’histoire de l’Europe

Tant sur le plan constitutionnel que sur le plan militaire, plusieurs évènements se produisent au cours de l’année. Ils auront une influence déterminante sur la naissance de l’Europe moderne. Certains résonnent encore dans notre actualité de façon assez frappante. Charles XII de Suède entre en Pologne et menace Moscou. Son objectif principal est surtout de provoquer la sécession de l’Ukraine. Le Tsar Pierre le Grand a fort à faire : outre repousser l’invasion suédoise, il doit mater la première révolte majeure des serfs. Ces derniers, alliés aux vieux croyants et aux cosaques, veulent conquérir leur liberté et renverser le pouvoir.

En Europe occidentale, la guerre de succession d’Espagne modifie durablement le jeu des alliances et la carte des frontières. Les armées françaises alliées aux espagnols de Philippe V font face à une coalition britannico-portugaise. Dans le même temps en Italie, les français doivent affronter les Autrichiens qui s’emparent du Royaume de Naples. Le siège de Toulon, la capitulation de Milan, la bataille d’Almansa et le sac de Lérida sont autant d’étapes majeures dans ce conflit qui mettra l’Europe à feu et à sang. Pendant ce temps là, au delà du « Channel », le 12 mai entre en vigueur l’Acte d’Union qui fonde le Royaume-Uni.

Lorsque la musique adoucit les mœurs

Le tumulte des batailles et le jeu destructeur des ambitions despotiques des grands d’Europe semblent occuper le devant de la scène. Ce serait oublier que quelques uns des plus grands chefs-d’œuvre de l’histoire de l’humanité ont pour contexte les évènements les plus dramatiques (Guernica de Picasso, le Quatuor pour la fin des temps de Messiaen, la Sixième Symphonie de Chostakovitch, la Peste de Camus,..). C’est donc dans ce contexte peu propice à la création artistique que naitront les trois grands chefs-d’œuvre évoqués en introduction.

En ce début du 18ème siècle, le jeune Haendel est en voyage en Italie. Tentant d’éviter les armées françaises, il se réfugie un temps à Rome et compose, entre autre, le fameux Dixit Dominus, œuvre exubérante et déconcertante. Son compatriote Jean Sébastien Bach compose dans le même temps, probablement à Weimar, la cantate BWV 4 « Christ lag in Todesbanden ». Tandis que leur ainé Alessandro Scarlatti (le père d’Alessandro) compose Il primo Omicidio, son oratorio le plus passionnant selon moi.

Mettons de côté cette dernière œuvre, grande fresque sacrée née du génie d’un compositeur mature en pleine possession de son art pour nous intéresser au travail de Haendel et Bach.

Deux œuvres jumelles ?

Sans pour autant nous aventurer sur le terrain glissant d’un quelconque exercice de comparaison, force est de constater un certain nombre d’analogies entre les la cantate de Bach et le motet de Haendel :

  • Les deux œuvres comportent 8 numéros et sont composées pour un ensemble de solistes, un chœur et un orchestre à 5 parties de cordes (2 violons, 2 altos, 1 basse). Toutes deux sont composées en mars ou avril 1707 dans le style italien, même si chez Bach l’omniprésence du cantique luthérien Victimae paschali laudes inscrit l’œuvre dans une esthétique plus nordique.
  • Les deux kapellmeister sont allemands, ont 22 ans, sont fascinés par l’Italie et montrent une belle ambition. Ils sont à la recherche d’un « job » et par conséquent souhaitent démontrer l’étendue de leur talent par la composition d’une grande fresque chorale, à la fois brillante et maitrisée, expressive et rhétorique.

Au delà de ces considérations factuelles, on peut voir dans ces deux œuvres relativement concises (trente minutes environ) une sorte d’esquisse de deux autres chefs-d’œuvre, monumentaux et universels, qui marqueront un sommet dans la carrière des deux compositeurs.

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Un des manuscrits de Haendel

Ainsi peut-on voir dans le Dixit Dominus, non seulement musicalement mais aussi spirituellement, une préfiguration du Messie, puisqu’un même questionnement messianique parcourt le Psaume 109 et le livret du Messie. Et comment ne pas entendre dans la Cantate BWV 4 une ébauche de la Passion selon Saint-Jean ? Dès la Sinfonia instrumentale, lente et majestueuse, Bach installe une atmosphère intense et dramatique, ponctuellement éclairée par quelques tierces picardes ou sixtes napolitaines. Autant d’indices musicaux dont le futur Cantor de Leipzig usera pour illustrer la victoire finale de la Lumière sur les Ténèbres, thème de prédilection de Bach.

Le chant des anges

L’imagination, la foi et l’ambition artistique de ces deux immenses compositeurs nous suggèrent que bien souvent le chant des anges peut se révéler plus fort que le fracas des armes. Ainsi, lorsque l’énergie créative dépasse en inventivité les velléités belliqueuses, on se prend à rêver – et à espérer – que cet exemple édifiant proposé par ces maîtres anciens, puissent inspirer nos contemporains. En ces temps agités, ou l’angoisse semble quelquefois submerger les aspirations les plus positives, les fulgurances de Bach et de Haendel nous apportent ainsi une piste de réflexion, une incitation à se rebeller et à inventer toujours, voir même… une jolie claque.

Commentaires
  1. Reply
    LMC 09/02/2017 at 11 h 27 min

    A n’en pas douter, les périodes les plus sombres sont propices à stimuler la créativité des artistes. On le voit bien dans les exemples que vous donner, mais on peut aussi faire le parallèle dans de nombreux autres domaines. L’art est réellement une forme de rébellion et toujours une « jolie claque » comme vous dîtes 🙂

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